Du commerce de rue aux paradis fiscaux : quand le récit médiatique construit le coupable idéal
L'article « Le blanchisseur du coin de la rue », publié le 15 juillet 2026 par l'hebdomadaire Le Point, illustre de manière caricaturale un glissement sémantique et idéologique récurrent dans le traitement médiatique de la délinquance financière.
Sous couvert d'une « promenade » explicative dans les rues de la capitale, le texte délaisse les méthodes de l'enquête journalistique rigoureuse pour adopter les codes d'un réquisitoire d'opportunité, adossé exclusivement à la parole policière et préfectorale. Un style immersif au service d'un soupçon généralisé.
Si informer le grand public des néo-techniques de blanchiment est salutaire, l’anathème des « petits commerces » et des mêmes activités, désormais systématique, est devenu problématique. Sur la première moitié de l’année 2026, ce sont près d’une dizaine d’articles (Le Monde, Ouest France, France 3, 20 minutes) qui affichent le même sujet et adoptent la même méthodologie.
Les médias recourent fréquemment à un vocabulaire prudent sur le plan juridique : « soupçons », « présomptions », « activités prétendument occultes », « commerces suspectés », « pourraient servir au blanchiment ». Pourtant, la répétition de ces formulations, accolées toujours aux mêmes types de commerces, peut produire un effet inverse : dans l'esprit du public, le soupçon tend à devenir une quasi-certitude. Comme l’illustre le cas de Clermont dans l’Oise ou le journal Oise Hebdo titrait « Trop de kebabs et de Barber Shops à Clermont ? Le maire veut plus de diversité en centre-ville »
On pouvait lire dans l’article « Qu’il y ait du trafic sur Clermont, je ne suis pas un Bisounours», répond l’intéressé sans faire de lien avec les commerçants visés. Ainsi, le maire ne dit pas explicitement : « Les commerçants dont on parle sont impliqués dans le trafic. » Au contraire, il évite de l'affirmer directement. Mais en évoquant spontanément l'existence d'un trafic dans le contexte d'une discussion sur ce type de commerce, il suggère cette idée au lecteur
Le premier biais saillant de l’article du Point réside dans son procédé d'écriture : la déambulation urbaine. En invitant le lecteur à observer un kebab rue de Bagnolet, qualifié d’« officine de blanchisserie » au motif que sa viande a un aspect « gris suspect » et dont le patron est « exceptionnellement lent », le journaliste substitue l'indice visuel subjectif à la preuve matérielle.
L’article postule que l’absence apparente de clients est la preuve irréfutable d’une activité frauduleuse « Voilà pourquoi l’échoppe ouvre, quitte à rester vide ». En généralisant ce cas, sans données chiffrées, ni décisions de justice définitives, le récit transforme des commerces populaires de proximité en coupables par nature. On fait fi de la réalité économique, de la concurrence, du fait qu’un gérant doit de nos jours redoubler d’ingéniosité sur ses offres marketing et sa communication ; l’ère des réseaux ayant porté la concurrence à son paroxysme.
Face aux prises de position journalistique, nous nous apercevons que notre confrère, Stephane Bonifassi, avait semble-t-il oublié d’inclure les journalistes quand il déclarait que « la présomption de blanchiment est un monstre juridique qui va donner un pouvoir discrétionnaire au parquet ».
En cela, les « chroniqueurs » font leur les techniques de présomptions de blanchiment où l’origine des fonds est nécessairement frauduleuse lorsque leur justification licite est impossible.
Or, ces présomptions sont dangereuses tant elles représentent un amoindrissement de l’élément matériel du blanchiment et un facilitateur de l’intentionnalité des mis en cause : l’individu n’est plus uniquement jugé sur la base d’une illicéité matérialisée et démontrée, mais sur son incapacité à fournir une explication jugée suffisamment convaincante.
Une focalisation socioculturelle : le déni de l’entrepreneuriat des minorités
L’article dresse une cartographie très ciblée de la criminalité de rue, énumérant de manière systématique les structures tenues par des populations issues de l'immigration ou des classes populaires (apparentées CSP -) : kebabs, ongleries, barber shops, salon de chicha et salons de massage chinois.
Cette focalisation s'inscrit dans un climat politique de surveillance accrue et de rejet de certaines formes d'entrepreneuriat populaire. L'exemple récent du quartier Château d'Eau à Paris est, à cet égard, emblématique : l’application d’arrêtés préfectoraux successifs imposant une fermeture anticipée à 20 heures a directement ciblé et asphyxié le modèle économique des salons de coiffure de type afro sous couvert de lutte contre les nuisances.
Cette mécanique alimente une véritable forme de stigmatisation économique. Pour le commerçant de bonne foi, le préjudice ne résulte pas seulement d'une éventuelle procédure pénale ; il naît également du regard porté par les riverains, les clients, les établissements bancaires, les fournisseurs ou encore les bailleurs commerciaux.
L'expérience de notre cabinet illustre concrètement cette réalité.
Nous avons ainsi assisté, au cours d'une garde à vue, le gérant d'un établissement de restauration rapide qui, à la suite d'un contrôle routier, a été interpellé alors qu'il se rendait à son établissement bancaire afin d'y déposer le produit en espèces de sa caisse.
La découverte des liquidités qu'il transportait a conduit les services d'enquête à placer l'intéressé en garde à vue afin qu'il justifie de l'origine des fonds détenus, alors même que le montant de ces espèces était parfaitement cohérent avec la nature de son activité commerciale.
La mesure n'a finalement été levée qu'après la production des justificatifs démontrant le caractère licite des sommes concernées, notamment les statuts de la société, les documents comptables, les bilans ainsi que l'historique des dépôts réguliers effectués auprès de son établissement bancaire.
Notre cabinet est également intervenu dans le dossier d'une entrepreneuse exerçant dans le secteur de l'esthétique, confrontée à une saisie pénale des sommes inscrites en compte bancaire.
Au cours de la procédure, le procureur de la République en charge du dossier s'étonnait du prix de vente des perruques commercialisées par l'intéressée, considérant qu'il paraissait invraisemblable que de « simples cheveux » puissent justifier de tels montants.
Cette appréciation, fondée sur une méconnaissance manifeste des réalités économiques du secteur, a pourtant conduit à faire peser un soupçon sur l'origine des fonds, alors même que l'activité était parfaitement licite et dûment déclarée.
Les papiers « journalistiques » peuvent directement et durablement affecter la réputation commerciale des enseignes de proximité alors même qu'aucune condamnation n'a été prononcée. La présomption judiciaire se transforme alors dans l'espace public en une présomption diffuse dont il devient extrêmement difficile de se défaire.
Le risque est de voir émerger une catégorie de commerces dont la légitimité économique serait continuellement mise en doute non en raison de preuves établies, mais en raison d'une réputation construite par la répétition de récits médiatiques fantasmés.
Une telle évolution interroge directement l'équilibre entre l'efficacité de la lutte contre le blanchiment et le respect de la présomption d'innocence, laquelle demeure un principe fondamental de l'État de droit.
L’impasse déontologique : l'invisibilisation du blanchiment en col blanc
Le parti pris le plus problématique de l'article est toutefois énoncé dès son introduction.
Le journaliste y admet explicitement que le blanchiment est, de manière systémique, une affaire de « comptes offshore dans des paradis fiscaux », pour aussitôt décider de ne pas traiter le sujet car « le grand public s’en désintéresse ». En balayant la criminalité financière d'en-haut sous prétexte qu’elle serait « ennuyeuse », le traitement médiatique inverse la réalité des échelles économiques.
Le blanchiment de capitaux à grande échelle ne s’opère pas principalement dans les caisses enregistreuses des restaurateurs de quartier, mais à travers l’ingénierie financière internationale.
En effet, l’OCDE a pu évaluer notamment que les montages complexes utilisant des sociétés écrans, des trusts et des mécanismes de prix de transfert au sein des multinationales privent l’État français de dizaines de milliards d’euros de recettes fiscales chaque année. Aussi, le marché de l'art, via les ports francs et l'anonymat des transactions, demeure l'un des vecteurs les plus massifs et les plus opaques de circulation de capitaux illicites mondiaux, régulièrement pointé du doigt par le Groupe d'action financière ou les Douanes françaises.
Ironie du calendrier, quelques jours avant la parution de l’article du Point, le Tribunal correctionnel de Lille condamnait deux commissaires de justice et leur salarié notamment pour blanchiment en bande organisée (11 millions d’euros) et confisquait entre autres plusieurs appartements en France et à l’île Maurice, des comptes bancaires et assurances-vie en France et au Luxembourg ainsi que de nombreux objets de luxe.
Un journalisme d’accompagnement institutionnel
En choisissant de ne donner la parole qu'à des enquêteurs et à un préfet, sans aucune contradiction économique, sociologique ou juridique, l'article renonce à sa fonction critique.
Il se fait le relais des opérations de communication de l'appareil d'État (à l'instar des bilans des opérations « Place nette » ou des contrôles CODAF), axées sur des saisies visibles et physiques de numéraire. Ce cadrage rassurant pour l'opinion publique déplace le problème : il focalise la colère sociale sur le bout de la rue plutôt que sur les circuits de la criminalité en col blanc, dont le coût macroéconomique pour la collectivité est infiniment supérieur.
La figure du « coupable idéal » n’est jamais le fruit du hasard, en réduisant des phénomènes complexes à des figures simples et familières, toujours dans des quartiers difficiles et ethniquement représentés.
Cette simplification n’est pas sans conséquence sur le droit et l’opinion. La lutte contre la délinquance financière ne peut donc reposer sur la recherche de figures commodes ou médiatiquement exploitables.
Par Théodore Jean Baptiste (Avocat au Barreau de Paris), Yanis Djouder (Elève-Avocat) Mame-Seynabou Fall (Elève-Avocate)

